Rencontre avec Caesar Spencer

L’histoire raconte que Caesar Spencer est anglo-suédois, né au Pérou. Peu inspiré par sa vie en Angleterre, il aurait déménagé vers « Gainsbourg-land », en quête d’une nouvelle source de créativité. Son cathartique premier album  Get Out into Yourself  cherche a panser les plaies d’un chagrin d’amour mal cicatrisé, vécu à Paris dans sa post-adolescence. Assez d’éléments pour que l’on cherche à en savoir plus sur ce personnage sans frontières et volubile, qui ne cesse de déclarer sa flamme à une esthétique pop française.

Caesar, ouvre-toi !

Le storytelling autour de ton personnage fonctionne à merveille. Mais qu’y a-t-il de vrai dans toute cette histoire ?
Tout est vrai à 100%. Il faudrait même dire à 110% maintenant pour être crédible, non ? C’est un album qui porte quasiment mon ADN. Franchement, je ne pouvais pas faire quelque chose de plus personnel, « if I tried » comme on dit en anglais. Chaque titre est une petite fiole de sang qui m’appartient. La majeure partie de l’album concerne une relation que j’ai eue avec « Jane » à Paris quand j’avais 24-25 ans. C’est une histoire qui m’a hanté et il fallait que je me libère un peu de cette période de ma vie. Ça va être trop long pour entrer dans les détails de chaque titre, mais je n’aime pas trop le « songwriting » qui n’est pas authentiquement vécu. Je suis plus dans le camp de Lennon que McCartney par rapport à tout ça. Plutôt « Help, I need somebody… » que d’écrire sur quelqu’un comme Father McKenzie ou sur Penny Lane.

Extraits du dossier de presse superbement illustré par Thierry Beaudenon.

Sur l’album, on ne te voit qu’au chant. Es-tu également musicien ?
Non, je pense être trop maladroit pour être un bon musicien. Avant, cela me complexait un peu, mais ce n’est plus le cas. Je vis le chant assez intensément et l’idée de gratter une guitare en même temps est quelque part trop distrayante pour moi. Il semble y avoir un côté crooner en moi, et les crooners en général ne jouent pas de la guitare en même temps ! Oui, oui, je sais, quelle prétention ! (rires)

Qu’est-ce qui rend la pop française si attrayante à tes yeux ?
Aujourd’hui, j’écoute très peu d’artistes anglais. Il y a cependant quelques exceptions comme Alabaster DePlume et Wolf Alice qui sont intéressants. Mais en général, il n’y a plus vraiment de véritable rock pop alternative là-bas depuis longtemps, depuis les Libertines je dirais. Et même chez les Libs, il y avait une certaine nostalgie, pas vraiment d’innovation, même si j’apprécie beaucoup ce groupe.
En revanche, en France, c’est une toute autre histoire. Je regarde ma playlist et je vois Agar Agar, Requin Chagrin, Fischbach, The Blaze, Las Aves, Rone, Aquaserge, Rover et bien d’autres. Vous voyez ce que je veux dire… Il y a une incroyable inventivité ici. Je pense que les Anglais sont trop pris par leur « héritage », par une « posture » et une attitude qu’ils doivent adopter. Le pire exemple de tout cela, c’est évidemment un groupe comme Oasis. C’est du passé maintenant, heureusement, mais le problème c’est qu’il y a encore des groupes qui sonnent comme eux aujourd’hui, alors qu’Oasis sonnait déjà à la base comme les Beatles ! C’est vraiment le chat qui se mord la queue ! En France, il y a beaucoup moins cette idée qu’il faut avant tout avoir cette « attitude ». Je pense que c’est à la fois un phénomène culturel et peut-être aussi éducatif. Le système des conservatoires en France donne, selon moi, de bonnes bases. Ensuite, il est important de pouvoir se débarrasser de tout cela pour ne pas tomber dans un formalisme sans intérêt.

Tu dis que cet album est une « lettre d’amour à la France » et que tu souhaitais mettre en lumière cet art musical français incroyablement sophistiqué. En quoi est-elle « sophistiquée » ?
Pour moi, la « sophistication » réside dans les arrangements, les mélodies et un certain lyrisme, mais elle passe également par une véritable maîtrise des musiciens, qui sont avant tout préoccupés par le fait de bien jouer de leurs instruments plutôt que de chercher à imiter une attitude. Cependant, je ne dénigre pas totalement la scène anglaise. Ce que j’adore chez eux, c’est aussi leur audace. Ce côté « DIY », parfois « SAUVAGE », qui n’existe pas vraiment en France. J’apprécie des groupes comme les Sex Pistols, Buzzcocks, Clash, etc. Parfois, on n’a pas besoin de maîtriser parfaitement son instrument. L’intention peut se révéler plus importante. Sinon, on peut basculer dans l’autre extrême, une sorte de chanson de variété française avec une production incroyable, des musiciens de haut niveau, mais tout cela pour dire quoi ? « Qu’elle avait les yeux clairs et la robe en velours ? » Personnellement, je ne vois pas vraiment l’intérêt. Mais justement, ce que je trouve aujourd’hui super intéressant, excitant même, c’est de mélanger ces deux approches pour en tirer le meilleur des deux mondes.

Pourquoi as-tu fait le choix de ne chanter aucun titre en français ?
Bonne question ! On l’a tenté mais ça ne sonnait pas incroyable. Mais j’ai très envie de le faire et sur le deuxième album je chanterai quelques titres en français. C’est fou comme c’est une autre approche de chanter en anglais que de chanter en français. Et ça nous a rendu fous de ne pas vraiment bien réussir à le faire, mais je vais y arriver ! C’est encore une autre discussion et c’est super intéressant. 

Tu cites des références musicales telles que Bowie, The Kinks ou The Smiths, mais je n’ai pas vu/lu l’influence d’un Neil Hannon de The Divine Comedy, dont la pop baroque et la voix de crooner se rapprochent beaucoup de certains de tes titres. Est-ce parce qu’il est irlandais ?
Intéressant, tu n’es pas le premier à me le dire, mais je ne ressens vraiment aucune affinité avec Neil Hannon / The Divine Comedy. Il peut y avoir une certaine similitude dans la configuration de nos instruments, peut-être aussi une voix vaguement similaire, mais nos intentions sont complètement différentes. Je trouve qu’il a un côté très « léger » qui ne me correspond pas du tout. De mon côté, il y a une intensité plus prononcée. J’ai besoin d’utiliser le chant pour exprimer mes émotions, alors que chez lui, il y a presque un aspect « music-hall » ou vaudevillesque, parfois teinté d’une forte dose d’ironie, comme s’il se moquait un peu de tout cela. Ce n’est pas du tout mon cas. Je suis « deadly serious », comme dirait un Anglais !

L’album est produit par Gaétan Boudy qui est un véritable couteau suisse en intervenant sur la composition, les arrangements, l’enregistrement, le mixage, ainsi que la réalisation des clips. Comment avez-vous travaillé ensemble sur ce projet ?
Notre collaboration est super intéressante. On est pas tout à fait dans les mêmes esthétiques et c’est tant mieux ! Auparavant j’ai bossé avec des gens qui était dans le même univers que moi et le résultat n’était pas incroyable. Ça devient un peu prévisible et ça peut donner un résultat assez « plat » finalement. Donc, Gaétan apporte une autre vision qui dynamise encore plus la mienne et la rend beaucoup plus intéressante. Mais y a parfois des petites batailles entre nous…. et c’est intéressant de voir ou mène ces batailles. Il me propose quelque chose qui peut ne pas être exactement ce que j’avais en tête, mais c’est magnifique et j’adhère complètement ! Ceci dit il y a aussi plein de  points communs entre nous. Nous avons quelques références incontestables qui nous lient… par exemple par exemple, une forte appréciation pour des artistes comme Beck, Fiona Apple, Fischbach, Beach Boys, pour n’en citer que quelques-unes.  Il y a aussi le premier album de Christine and the Queens. Il est également très branché musique classique très branché musique classique, ce qui n’est pas surprenant lorsque l’on écoute l’album. Et oui, tu as raison, c’est un véritable couteau suisse ! C’est impressionnant et atypique…

Pourquoi avez-vous fait le choix d’enregistrer les cordes en Macédoine plutôt que d’utiliser des instruments virtuels, par exemple ?
Tout simplement par souci de ne pas le faire assez bien avec des instruments virtuels. Mais peut-être qu’on se trompe ? Honnêtement, je ne sais pas si nous aurions pu le faire aussi bien sans un vrai orchestre. C’est une vraie question à se poser pour le deuxième album, où il y aura pas mal de cordes. En tout cas, c’est très, très impressionnant de voir un grand orchestre jouer tes chansons. C’est même très émouvant, mais il est vrai que cela coûte un peu plus cher.


Fred Lafage, qui a joué les guitares, la basse et les claviers sur l’album, est presque un one-man-band. Comment cela se passe-t-il dans une configuration live ? As-tu un groupe qui t’accompagne?
Oui, Fred est également une personne remarquablement polyvalente. J’ai eu beaucoup de chance, car pour un album de cette envergure, normalement, on aurait besoin d’une dizaine de personnes. Finalement, nous n’étions que Gaétan, Fred, Frantxoa Erreçarret (batterie) et moi. Pour les lives, nous avons Gaétan à la basse, Greg Buon (batterie), Hugo Heyman (guitare/clavier) et Clément Florent (guitare). L’album est un mélange de pop/rock. En live, on essaie de mettre davantage l’accent sur l’aspect rock des choses.

On retrouve sur ton album plusieurs invités. Comment se sont faites les rencontres avec Jacqueline Taïeb et Gilles Tandy des Olivensteins ?
J’aimerais inventer des histoires plus « fantastiques » sur la façon dont nous nous sommes rencontrés, mais je vais être honnête. Avec Jacqueline, je l’ai simplement « googlée » et j’ai trouvé son adresse e-mail sur son site web. Nous avons échangé un peu, puis je suis allé la voir chez elle, et nous avons enregistré sa partie pour le titre « Waiting For Sorrow ». Ça a été fabuleux de mieux la connaitre et de l’entendre raconter ses histoires… souvent à mourir de rire !!! On reste régulièrement en contact, et parfois, on va a des concerts ensemble en tant que spectateurs. C’est impressionnant de voir à quel point elle reste active dans l’industrie musicale et le respect que les musiciens lui témoignent.
Pour Gilles cela a été un plus compliqué. Je ne trouvais pas son mail. Donc je suis passé par quelqu’un qui s’appelle Isaac Supertone et qui avait fait un interview de lui sur son site L’école de nuit. On a échangé par mail et il a bien aimé les deux titres que je lui ai proposé. Ensuite, je l’ai simplement rencontré en studio, mais c’était très sympa de discuter avec lui. Il m’a raconté quelques « war stories », ses rencontres avec certains groupes punk anglais, notamment les Buzzcocks. L’idée d’une rencontre entre Les Olivensteins et les Buzzcocks me fascine ! J’ai en tête un « sommet punk franco-anglais » !


CAESAR SPENCER
Get Out Into Yourself

(New Radio Records/Modulor)


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