Quand les rythmes malgaches croisent le tabla électronique
Héritière du célèbre groupe malgache Ny Railovy, la chanteuse Seheno dévoilera fin septembre Dance in Resilience, son nouvel EP de six titres. Né de l’impossibilité de faire un dernier adieu à son père durant la pandémie, ce disque tisse un pont envoûtant entre pop alternative malgache, mystique ancestrale et sonorités électroniques. Au cœur de cette odyssée, son complice de longue date, le percussionniste virtuose Prabhu Édouard (Jeff Mills, Jordi Savall, Émile Parisien…), assure une réalisation magistrale. Entretien conjoint…

1. Transmission familiale
Keyboards : Pouvez-vous nous raconter vos débuts musicaux notamment au sein du groupe Ny Railovy ? Que signifie pour vous ce groupe mythique et populaire de Madagascar ?
Seheno : Le groupe Ny Railovy avant d’être le groupe mythique qu’il est, représente d’abord pour moi la famille. Mon père Biry ayant été l’un des fondateurs, j’étais aux premières loges pour assister aux répétitions et aux préparations des spectacles. Ce qui était une très bonne école, je m’en suis rendu compte plus tard. Le groupe est comme une petite entreprise familiale avec tout ce que cela représente, à l’échelle de Madagascar. Il faut savoir qu’un spectacle des Railovy est souvent pluridisciplinaire. Il mêle musique, danse et poésie. J’ai commencé dans le groupe en 1990 par la danse, un mélange de style traditionnelle et moderne. Pour l’anecdote les décors du spectacle étaient posés dans la cour de notre maison pour qu’on puisse répéter, ce qui nous permettait de travailler en situation et aussi de tester les costumes avant les spectacles. J’ai commencé à chanter et à enregistrer les compositions de mon frère Hery (aussi membre du groupe) à ce moment-là.
Les Railovy sont composés de voix d’hommes avec des invitées féminines. J’ai peu chanté dans le groupe, une fois au stade de Mahamasina pour un concert caritatif et plus tard lors d’une de leur tournée dans l’hexagone, chanter avec eux c’est comme enfiler un habit familier dans lequel je me sens bien. C’est un groupe qui m’a beaucoup inspiré et mon père et mes frères m’ont toujours encouragé et soutenu dans ma propre démarche artistique.
Vos frères Hery et Nahr participent aux chœurs de cet EP, vous replongeant ainsi dans l’environnement familial où vous avez grandi. Que symbolise cette présence à leurs côtés sur un projet aussi personnel et notamment à la suite du décès de votre père pendant la période du Covid ?
Seheno : Il était important pour moi de les avoir sur cet EP, leur présence a été comme un baume apaisant au cœur, notamment après le décès de notre père. J’ai mis quelques mois avant de pouvoir écouter les chansons où il y avait sa voix après son départ. Cet EP m’a permis de rester dans la créativité malgré le deuil et c’était aussi une façon de l’honorer, il était prolifique.

2. Réalisation
Vous collaborez depuis plusieurs années, notamment depuis l’album Hazo Kely (2016). Quel ont été votre rôle et votre vision en tant que réalisateur pour façonner cet EP ?
Prabhu Edouard : Madagascar, musicalement, c’est l’Afrique et en même temps les racines de son peuple vont jusqu’à l’Extrême-Orient (Austronésiens), la valiha (harpe malgache) se retrouve jusqu’en Indonésie dans une forme quasi-identique de lutherie. L’Inde étonnamment est à mi-chemin et géographiquement dans l’Océan Indien. Une fois qu’on le sait, on veut surtout donner un sens organique à toutes ces influences diverses venant de nos cultures respectives. La matière électronique que Seheno a induite dès le départ demandait une actualisation de l’entremise des tablas dans cet univers sonore. Prendre nos traditions et les remodeler, le processus est passionnant à chaque album.
De quelle manière l’album a-t-il été réalisé et dans quel studio avez-vous enregistré ?
Prabhu : Tout au long du processus de création nous aimons l’autonomie et prendre notre temps. Pour cela le home-studio est précieux. De Pantin où nous avons commencé à Valence (Drôme) où nous habitons actuellement, nous réservons un espace privilégié pour notre laboratoire sonore. D’une ébauche de composition où Seheno détermine la trame de base avec l’électronique j’aime intervenir et injecter des grooves qui vont obliger à reprendre en main la machine. On entre alors dans une phase de réflexion et tâtonnement empirique où l’on cherche à interpénétrer les textures sonores jusqu’à l’émergence d’un nouvel équilibre musical.
De quoi est composé votre studio créatif ?
Prabhu : D’abord de micros prêts à saisir d’un côté des tablas et de l’autre un udu (cruche en terre cuite) associé à un petit tambourin malais. Donc des percussions aux sons à la fois harmoniques et mates. C’est comme ça que je cherche les grooves avant de passer à quelques autres percussions. Avec l’électronique j’aime que les motifs soient fluides et complémentaires. Parfois j’aime reprendre les Pads (Maschine) sur lesquels Seheno a ébauché pour prolonger son idée. J’aime aussi (surtout pour le Live) reprendre l’ensemble des éléments harmoniques et percussifs sur Ableton Live pour observer la fluidité d’une proposition dans un contexte de scène. Je travaille avec une console portative Allen & Heath où je gère les fréquences en amont, j’aime tester les fréquences sur une sono 2.1 avec sub-bass surtout pour les infrabasses électros. Puis on doit passer par un studio extérieur où on peut valider les essais pour le Live en concertation avec notre ingé son.
3. Esthétique musicale
Cet EP marque une immersion affirmée dans les musiques électroniques et les textures synthétiques. Comment vos univers respectifs se sont-ils complétés pour équilibrer grooves indiens, pop malgache et sonorités électroniques ?
Seheno : Quand j’ai commencé à composer pour ce nouvel EP, on était en plein confinement. Donc, pas moyen d’explorer ensemble avec des musiciens dans un studio ou chez moi. J’ai alors utilisé ce que j’avais sous la main, mon ordi, un clavier et Maschine MK2. Au départ j’ai trouvé cela très excitant mais il me manquait quand même le côté organique d’un instrument. J’ai fait écouter à Prabhu et à partir de là a commencé la recherche d’équilibre justement entre mon univers et le sien.
Prabhu : Le rapprochement des tablas avec l’électronique m’a toujours attiré. Début 2000 j’avais déjà collaboré avec feu Pierre Bernard électroacousticien pour des commandes du GRM à Radio-France. La mouvance indo-londonienne m’a également beaucoup fascinée et dernièrement près de quatre ans de collaboration avec Jeff Mills m’ont permis d’expérimenter plus en profondeur le rapport entre tabla et univers électro-urbain. Avec Seheno s’y ajoute l’approche pop-trans dont son univers est emprunt. C’est un terrain inexploré et c’est très excitant de chercher comme un sculpteur, une matière sonore qui se dévoile progressivement d’elle-même.
Comment parvient-on à marier le son organique et ancestral des tablas ou de la valiha avec des grooves électroniques sans perdre l’authenticité de vos racines ?
Seheno : Dans ma démarche il n’y a pas de hiérarchie de sons, les tablas, la valiha sont des instruments traditionnels avec des identités propres. Les sons électroniques sont les sons « traditionnels » de demain. L’un n’annule pas l’autre, je pars toujours de mes racines sans faire dans l’exotisme, et à mon niveau j’apporte un son qui m’est propre et qui raconte mon histoire.
Prabhu : Mon maître (Shankar Ghosh) aimait dire que quand tu annonces ton menu et qu’il y a tandoori dedans, les connaisseurs t’attendent au tournant. Mais lorsque tu crées tes propres épices et recettes alors il y a ton inventivité, ton bon goût et l’ouverture d’esprit de tes convives. Il était une référence de la tradition néanmoins il ne s’interdisait pas la prise de risque et la remise en question. Cette vision m’a guidée.
De quelle manière la musique indienne (notamment le langage du tabla) et les rythmes malgaches se rejoignent-ils pour évoquer une dimension spirituelle et introspective ?
Seheno : Nous avons chacun à notre manière un rapport sacré à la musique. Chez les Malgaches la musique participe à la vie de tous les jours aussi rude soit-elle. La musique est utilisée pour les rituels et les célébrations, de même en Inde. Il y a eu des moments en travaillant avec Prabhu où nous nous retrouvions dans une vaste étendue et en suivant la musique, elle nous emmenait naturellement vers une dimension plus introspective ou spirituelle.
Prabhu : En Inde la musique fait partie de la « Sadhana » pratique spirituelle et l’acte musical est aussi appelé « Nada-Yoga » : le yoga du son. Autrement dit la pratique musicale comme chemin vers le divin. À Madagascar dans les rituels animistes, pas de cérémonie sans tambours ou vocalises rythmiques. Le lien fut naturel !
4. Collaborations et engagements
Le single « ALA FO » (De tout cœur) rassemble voix, tablas, violon et électro pour proposer une « danse cathartique ». Comment a été conçue cette fusion sonore, et que représente le travail chorégraphique réalisé avec Soa Ratsifandrihana dans le clip pour illustrer ce morceau ?
Seheno : « ALA FO » qui est le single de l’EP a été conçu avec Prabhu Edouard et Théo Croix aux violons. C’est une chanson qui parle de notre rapport au cœur et au corps, de notre incapacité parfois à écouter cet organe primordial et toutes les fois où l’on a cédé par peur. Je cherchais donc une texture basse et enveloppante pour le thème de ce morceau. J’avais la rythmique de base, la basse et des beats électros ainsi qu’une nappe un peu éthérique que j’ai enregistré avec ma voix. Les violons de Théo avec les textures qu’il a ajoutées et les tablas de Prabhu avec sa manière de jouer qui a apporté une tout autre dimension à la chanson, j’ai adoré cette matière. Le mix de Veronica Ferraro a aussi beaucoup contribué aux sons de ce morceau. Elle a été d’une grande perspicacité musicale. La fusion s’est opérée en donnant une chanson authentiquement hybride.
Pour le clip j’avais vu une vidéo solo de Soa Ratsifandrihana et je trouvais son travail chorégraphique, sa réflexion sur les liens et l’exil, très intéressante. Le fait qu’elle soit franco-malgache a été un plus. Je l’ai rencontrée à Avignon en 2025 lors du festival et on a tourné le clip en août 2025. Elle a chorégraphié le clip, elle a pris possession du morceau avec son complice James Komlan, le tournage a été un partage intense et enrichissant !
Dans « Paradise Island » (avec Justin Vali), dont le clip a été tourné sur la RN7 à Madagascar, vous évoquez la beauté fragile de l’île. Au-delà du voyage, quel message souhaitez-vous porter aujourd’hui concernant l’avenir de Madagascar et de son peuple ?
Seheno : C’est une question qui n’est pas facile à répondre, je dirais que Madagascar est un peuple jeune et plein d’énergie. C’est une île pleine de ressources humaines et naturelles. Et le clip de « Paradise Island » tourné sur la RN7 m’a montré une fois de plus la résilience des gens. L’avenir de Madagascar se fera en prenant en compte la grande force qu’est sa jeunesse et qui s’est soulevée l’automne dernier. Elle est porteuse d’un renouveau d’espoir pour l’avenir de ce pays. À mon humble niveau et à travers ma musique je souhaite porter un message d’espérance pour la Grande Île, il reste beaucoup à faire et le chemin est long, mais c’est une tâche collective, l’art ne remplace pas les actions politiques mais il doit émerveiller et questionner en même temps. Cet EP je pense y contribue.

5. Live et Release Party
Un concert de release party pour la sortie de Dance in Resilience est prévu le 2 octobre à Paris, au Zèbre de Belleville. Quels seront les musiciens et instruments présents sur scène ? Comment allez-vous transposer ces morceaux en live ?
Seheno : Ce sera un mélange de sons électros et organiques. Côté musiciens, il y aura mon groupe, Prabhu Edouard aux tablas et machines, Shankar Kirpalani au violoncelle et effets, Nahr aux chœurs ainsi que deux invités d’exception, le flûtiste peul Popimane et Tsanta Randri au marovany (cithare malgache traditionnel à cordes).
Prabhu : Il fallait trouver l’élément mélodico-harmonique qui ferait le liant entre les grooves et les voix. Shankar bien que n’ayant pas joué dans l’album est arrivé à point par son approche à la fois jazzistique (il est aussi contrebassiste de jazz) et contemporaine mais aussi son intérêt de longue date pour la musique indienne. Et par le choix d’un violoncelle électro-acoustique, nous restons dans une approche hybride et minimaliste sur scène tout en déployant des registres sonores originaux et contrastés.


