Dans le cadre de notre dossier sur le vinyle de notre numéro #385, nous avons sollicité huit labels afin de connaître leurs motivations pour décider de sortir aujourd’hui leurs productions en vinyle. Voici deux questions que nous leur avons posées.
- Question 1 : « À quel moment prenez-vous la décision de sortir un album en vinyle ? Est-ce un choix artistique, une demande des artistes, une attente du public ou avant tout un calcul économique ? »
- Question 2 : « Quels critères déterminent aujourd’hui la viabilité d’une sortie vinyle ? Les précommandes, la notoriété de l’artiste, le style musical ou encore le potentiel de vente en concert pèsent-ils davantage dans la balance ? »
Baco Records • Mathieu Dassieu (directeur)


1 : La décision de sortir ou non un vinyle repose sur deux points. Premièrement, la réalité économique du projet : Va-t-on parvenir à vendre le pressage envisagé ? 300, 500, 1 000 pièces ? On est alors sur un calcul de rentabilité très classique et sur un arbitrage basique, lors de la commercialisation d’un projet. Deuxièmement, la stratégie de développement du projet. En effet, on peut envisager de produire du vinyle même s’il n’y a pas de potentiel certains derrière. Cette production va permettre de « crédibiliser » le projet, de l’amener chez les disquaires et donc de développer la visibilité de l’artiste. Le vinyle peut aussi être utilisé comme un objet de démarchage, pour les radios, les programmateurs, etc. Si le label se projette sur un partenariat à long terme avec l’artiste, la décision de produire le vinyle et donc de prendre un certain risque financier, prend du sens.
2 : Encore une fois, on peut sortir un vinyle, sans forcément penser à une rentabilité immédiate, à court terme. La production de vinyles peut être un pari à long terme, une production qu’on amortira dans le temps. Bien entendu, la précommande représente un moment important dans la commercialisation du vinyle. C’est le moment où on constate l’importance, ou la faiblesse, de la fan base de l’artiste, c’est donc un indicateur majeur pour le label. La vente directe, via le shop de l’artiste ou du label, est aussi le canal de distribution le plus rentable pour le label… et pour l’artiste aussi. Certains styles, certaines esthétiques sont plus « vinyle compatible » que d’autres… Le style, le niveau de notoriété, sont donc en effet, des facteurs que nous prenons en compte pour déterminer si on lance une prod de vinyles, cela influence aussi le volume de vinyles produits. On peut envisager des toutes petites séries… qui vont coûter cher (à l’unité), ou de plus grosses séries, sur lesquelles les labels vont obtenir des tarifs dégressifs qui vont augmenter la rentabilité de la production.
- bacomusic.fr
- Dernière sortie vinyle : Groundation A light in Paris

Yotanka Records • Clarisse Arnou et Vivien Gouëry (codirecteurs)

1 : Chez Yotanka, la question ne se pose presque plus : le vinyle fait partie de notre ADN depuis la création du label. Nous avons toujours défendu l’idée que la musique mérite aussi une existence physique, comme un objet que l’on conserve, que l’on transmet et qui prolonge l’univers artistique d’un album. C’est donc d’abord un choix éditorial et artistique. Nous travaillons avec des artistes qui pensent leurs albums comme des œuvres complètes, et le vinyle est souvent le plus bel écrin pour raconter cette histoire. Bien sûr, nous restons une entreprise indépendante et nous devons regarder la réalité économique. Nous ajustons les quantités, les éditions, le calendrier, mais nous continuons à croire profondément à ce format. Le retour du public sur ce format nous conforte dans cette vision. Les fans recherchent aujourd’hui des objets plus désirables, plus durables, avec une véritable dimension de collection. Le vinyle répond parfaitement à cette attente.

2 : Aujourd’hui, il n’y a pas un critère unique, mais un équilibre entre plusieurs indicateurs. Les précommandes sont devenues essentielles : elles permettent de mesurer très tôt l’engagement de la communauté et d’ajuster les volumes. Nous développons d’ailleurs beaucoup notre stratégie de vente directe (D2C), qui nous permet de proposer des éditions exclusives, des collectors ou des bundles pensés pour les fans les plus engagés. Le concert est également devenu un canal majeur. Pour beaucoup d’artistes, le merchandising représente désormais une part importante des ventes de vinyles. Les fans aiment repartir avec un objet signé ou une édition qu’ils ne trouveront pas ailleurs. La notoriété de l’artiste reste évidemment importante, mais nous avons aussi la chance d’avoir un public très fidèle qui accompagne nos projets dans la durée. Certaines références continuent à très bien se vendre plusieurs années après leur sortie, ce qui est une force pour un label indépendant. Enfin, nous restons très attachés au réseau des disquaires indépendants. Yotanka s’est construit avec eux, et ils demeurent des partenaires essentiels pour faire vivre les albums sur le long terme. Nous croyons beaucoup à cette complémentarité entre les boutiques indépendantes, la vente directe et les concerts. C’est cet écosystème qui permet aujourd’hui à un label indépendant comme le nôtre de continuer à investir dans des objets de qualité, malgré un contexte de production plus exigeant. À nos yeux, le vinyle n’est pas un simple support. C’est un élément de l’expérience artistique, mais aussi un formidable vecteur de lien entre les artistes, les disquaires et leur public. C’est cette conviction qui guide Yotanka depuis le premier jour.
- yotanka.net
- Dernière sortie vinyle : Yan Wagner Aether

Tricatel • Cyril Vessier (label manager)


1 : Tricatel a toujours sorti des vinyles dans son catalogue, même à l’époque où plus personne n’en faisait. C’est important pour les artistes d’avoir leurs disques en format physique. Ce sont des formats qui restent dans le temps et qui représentent l’aboutissement d’un travail et une certaine forme de réussite. Le choix de sortir un vinyle est donc assez logique et pertinent. Les fans sont aussi demandeurs de l’objet physique et en particulier le vinyle qui se vend très bien en sortie de concert surtout si les artistes sont là pour leur dédicacer. La viabilité du vinyle est très fragile, les hausses permanentes du prix des matières premières, de l’énergie et du transport ainsi que pour certains territoires une hausse des droits de douane limite la rentabilité. La nouvelle problématique est celle du format album, le streaming pousse à l’écoute de singles et à fabriquer des playlists. Sortir un album vinyle album des artistes en développement est presque devenu un acte de résistance.
2 : Le seul critère aujourd’hui qui permets la viabilité d’un vinyle serait le succès commercial, qui avec le volume peut éventuellement permettre au label de ne pas perdre d’argent. Notre politique de prix étant assez basse, même avec ce critère, la rentabilité n’est pas toujours assurée.
- tricatel.com
- Dernière sortie vinyle : Charles Dollé Panthère à la fenêtre

Upton Park • Julien Banes (directeur)


1 : On sort tous nos albums en vinyles, sauf contre-ordres, ce qui est assez rare. C’était un choix artistique au moment où les vinyles étaient devenus rares. Depuis que le marché du vinyle est de nouveau en croissance, la fabrication est de plus en plus chère, donc ce n’est toujours pas un calcul économique. C’est un choix de son, esthétique, et l’envie de proposer aux amateurs de musique tous les supports disponibles pour écouter nos artistes. En vinyles, en CD ou sur les différents types de plateformes.
2 : L’ensemble de ces critères joue, en plus de notre détermination au label de faire des vinyles. Ce qui va varier ensuite, c’est plutôt la quantité de disques que nous allons fabriquer.
- uptonpark.biz
- Dernière sortie vinyle : Mathis Akengin Passage des fleurs

Wiser Records • Pierre A Blanc (directeur) et Rémi Bouton (responsable de la stratégie)


1 : La décision de presser appartient d’abord à l’artiste, pour qui l’objet couronne son œuvre, l’album ; et quoi de mieux qu’un beau vinyle, alors que le CD est clairement en perte de vitesse. Mais il nous faut aussi considérer l’attente de sa communauté et sa capacité à mobiliser son public. Sans opportunités de rencontres lors de concerts, et sans une réelle stratégie, entre autres, sur les réseaux sociaux, il est aujourd’hui très difficile pour un artiste émergent de vendre ses vinyles. S’il y a un calcul économique, il peut se faire uniquement sur des quantités importantes et des prix de vente élevés.

2 : Pour valider la viabilité d’un projet, nos critères sont simples. Tout d’abord, la notoriété et le réseau de l’artiste : cruciaux pour amortir le tirage minimal. Il est rare de descendre en dessous de 300 exemplaires, seuil sous lequel le coût unitaire devient prohibitif. Ensuite les occasions de rencontres, en concert et sur les réseaux : l’essentiel de nos vinyles est vendu en direct au public (D2C), même si nous travaillons aussi avec les disquaires indépendants. Un artiste qui ne tourne pas aura beaucoup de mal à écouler son stock. Enfin, les précommandes : elles restent un excellent outil pour sécuriser la trésorerie. Cependant, les délais de pressage – qui peuvent atteindre 3 mois – nous obligent souvent à lancer la production bien avant l’ouverture des précommandes.
- wiser-records.com
- Dernière sortie vinyle : Nerlov Naïf

Versatile • Gilbert Cohen (directeur)


1 : Nous sortons des vinyles pour 95 % des sorties, ça fait presque partie du processus de création pour nous, et ce depuis le début. Des raisons économiques nous empêchent de continuer à sortir des maxis pour les DJ. Le digital et les CDJ de Pioneer ont enterré quasiment ce format, que j’adore. On arrive au truc absurde ou des DJ prennent des sommes folles pour jouer des morceaux qu’ils ne payent même plus et dont les créateurs ne bénéficient d’aucune exposition. La matérialisation de la musique est essentielle pour nous car elle ancre notre musique dans le réel. L’aspect visuel compte aussi beaucoup et ça fait partie de toute cette expérience. Je me rappelle étant jeune, l’excitation que c’était d’acheter un disque, de rentrer chez moi avec, en lisant les crédits dans les transports, et enfin l’écouter en arrivant… Ce plaisir est resté intact.
- versatilerecords.bandcamp.com
- Dernière sortie vinyle : Étienne Jaumet Du cortex à l’iris

InFiné • Enora Pellerin (label manager)


1 : Le vinyle a toujours fait l’objet d’attention et de grand soin chez InFiné, depuis bientôt 20 ans. Si nous attachons une immense importance au son, nous sommes aussi toujours en quête des meilleures solutions pour fabriquer les plus beaux disques, avec les solutions les plus respectueuses de l’environnement. De façon générale, chez InFiné, chaque album (long format) sort en format physique (LP, CD). C’est un choix artistique et stratégique, cela permet de donner « corps » et de faire exister la musique autrement. Les vinyles sont aujourd’hui un objet de collection, on ne l’achète plus que pour le « fond » mais aussi pour la « forme », si on trouve l’artwork beau, si le vinyle à une couleur ou une fabrication spéciale. Il permet aussi une expérience augmentée, de mettre en avant l’histoire derrière chaque morceau d’un disque et d’illustrer le propos que l’artiste souhaite véhiculer.
2 : C’est un savant mélange de tous ces critères. Les pré-commandes peuvent certes donner une tendance avant la sortie d’un album (et de fabriquer des stocks en adéquation avec la notoriété d’un projet) mais la majeure partie du temps, la popularité de l’artiste et sa présence scénique sont les plus gros vecteurs de vente. J’ajouterai que l’environnement qui encadre la sortie d’un disque peut aussi être déterminant (avoir une promo qui mettra en avant le disque dans les médias, avoir un distributeur qui fera exister le disque sur différents territoires, etc.).
- infine-music.com
- Dernière sortie vinyle : Rone Megaptera

Citizen Records • Vitalic (fondateur et artiste)


1 : Il y a quelque chose qui tient de la nostalgie à vouloir fabriquer ou acheter des vinyles. Il peut y avoir un aspect « collectionnite » pour l’investissement et la revente d’éditions spéciales et limitées. Mais il me semble qu’à notre époque, on achète un vinyle pour créer un lien physique avec la musique et l’artiste. Le flux torrentiel de datas qui nous submerge rend l’accès à la musique plus facile, mais cela engendre moins d’implication affective. Le petit carré avec la photo en minuscule sur les plateformes nous donne peu d’informations. En tant qu’artiste, le vinyle offre plus d’espace physique pour créer ce lien, par les photos, les textes parfois, et même les informations plus techniques.
- citizen-records.com
- Dernière sortie vinyle : Vitalic Ok Cowboy – Special Edition 20th Anniversary



